Contes
Asie

L’incendie des rizières

level 2
Difficulté **
Thèmes : Vivre ensemble

Résumé: Yone vit avec son grand-père en haut d’une montagne près de la mer au Japon. Un jour le grand-père aperçoit quelque chose à l’horizon au dessus de la mer et il court mettre le feu aux rizières des villageois. Est-il devenu fou ?

Il y avait une fois un sage vieillard, qui demeurait tout en haut d’une montagne, là-bas, au Japon. Tout autour de sa petite maison, le terrain était plat et fertile, et il y avait des rizières. Ces rizières appartenaient aux gens qui demeuraient plus bas, dans le petit village bâti le long de la côte, entre la haute montagne verdoyante et la grande mer bleue, et la plage était si étroite qu’il y avait à peine assez de place pour les maisons, c’est pourquoi les paysans avaient fait leurs rizières sur la montagne, d’où sortaient de nombreuses sources. Tous les matins et tous les soirs, le vieillard et son petit-fils, qui habitait seul avec lui, regardaient les gens aller et venir dans l’étroite rue du village, et autour de leurs maisonnettes. Le petit garçon aimait les rizières, car il savait bien que c’étaient elles qui lui procuraient sa nourriture, et il était toujours prêt à aider son grand-père à ouvrir ou fermer les canaux d’irrigation et à chasser les oiseaux pillards au temps de la moisson.

Un jour, le riz était presque mûr, et les beaux épis jaunes se balançaient au soleil, le grand-père se tenait debout devant sa maison, regardant au loin, quand il vit soudain, là-bas, tout à l’horizon, quelque chose de très étrange. Une sorte de grand nuage s’élevait là, comme si la mer se fût soulevée dans le ciel. Le vieillard abrita ses yeux de sa main et regarda encore – fixement – puis il se retourna vers la maison : « Yone ! Yone ! cria-t-il, prends un tison dans le feu et apporte-le ici. »

Le petit Yone ne comprenait pas pourquoi son grand-père voulait du feu, mais il avait l’habitude d’obéir, aussi il arriva en courant avec un tison. Le vieillard en avait déjà pris un autre et courait vers la rizière la plus proche. Yone le suivit, bien surpris. Mais, quelle ne fut pas son horreur, quand il vit son grand-père jeter le bois enflammé dans le champ de riz.

– Oh ! grand-père ! cria-t-il. Que faites-vous ?

– Vite, vite, jette le tien, vite, mets le feu !

Yone crut que son cher grand-père avait perdu l’esprit, et il se mit à sangloter ; mais un petit Japonais obéit toujours, de sorte que, tout en pleurant, il jeta sa torche au milieu des épis, et la flamme rouge monta le long des chaumes serrés et desséchés, et la fumée noire s’éleva vers le ciel. La flamme allait, s’étendait, dévorant la précieuse moisson.

D’en bas, le peuple vit ce spectacle et poussa un cri de fureur. Ah ! comme ils se hâtèrent de grimper en courant le long du sentier tortueux ! Pas un seul ne resta en arrière ! Les mères elles-mêmes arrivaient en hâte, portant leurs enfants sur la hanche.

Et, quand ils arrivèrent sur le plateau et virent leurs belles rizières ainsi dévastées, ils crièrent avec rage :

– Qui a fait cela ? Comment cela est-il arrivé ?…

– C’est moi qui ai mis le feu, dit le vieillard, gravement, et Yone sanglota : Grand-père a mis le feu !

Et quand ils se pressèrent autour d’eux, montrant le poing et criant :

– Pourquoi ? Pourquoi ? le vieillard se tourna et étendit la main vers l’horizon :

– Regardez, dit-il. Ils se retournèrent tous et regardèrent. Et là. A l’endroit où la grande mer bleue s’étendait quelques heures auparavant, si calme, une effroyable muraille d’eau s’élevait de la terre au ciel. Pas un cri ne se fit entendre, tant cette vue était terrible.

Un moment d’attente… les coeurs battaient… et la muraille d’eau roula vers la terre, s’abattit sur la plage, où se trouvait le rivage, et se brisa, avec un bruit affreux, contre la montagne… Une vague encore… puis une autre…, et alors, plus rien que de l’eau ; aussi loin qu’on pouvait voir, le village avait disparu.

Mais tous les habitants étaient en sûreté. Et quand ils comprirent ce que le vieillard avait fait, ils l’entourèrent de soins et d’honneur, à cause de sa présence d’esprit qui les avait sauvés du raz de marée.

SARA CONE BRYANT, Comment raconter des histoires à nos enfants, Paris, Fernand Nathan, 1926